LE MILLIONIÈME JOUR: langage, singularités, affects et rencontres (sans parler de “l’amour”)

DAY MILLION (publié en anglais en 1966) par Frederik Pohl est une grande histoire d’amour, “pleine de rires, de pleurs et de sentiments poignants”, excepté qu’il n’y a pratiquement pas d’histoire ni d’amour physique. L’amour raconté et aussi celui que nous ressentons pour l’histoire, est presque purement intellectuel.

Les affects exprimés et les émotions ressenties ne sont pas tant liés aux actions et aux événements racontés qu’au style et à l’habilité de l’écrivain. Le “rire” est souvent au dépens du lecteur, projeté comme un être humain normal des années soixante, et les larmes expriment peut-être le deuil de “l’humanité”, son passage dans quelque chose d’autre.

Le “sentiment poignant” que nous pouvons ressentir est composé du mélange d’affects tristes et joyeux avec les caractéristiques qui définissent la science-fiction: le sentiment d’émerveillement et le sentiment d’éloignement.

En un peu plus de 2 200 mots, l’histoire regorge de merveilles et d’estrangements.

“L’histoire” est racontée en langage naturel, pour les humains, nous donnant une description pré-singularité de ce qui pourrait être une situation post-singularité, dans laquelle les prédicats humains ordinaires ne s’appliquent pas. La nature numérique de l’amour expérimenté par les protagonistes est une mesure de la nature de leur société.

Dans cette société très peu de choses échappent au calcul algorithmique déterministe. Le seul “clinamen” est une rencontre imprévue et apparemment improbable, celle d’une quasi fille génétiquement modifiée se jetant dans les bras d’un mâle cyborg.

Cette rencontre “mignonne” nous donne un autre sens de la singularité que la Singularité grandiloquente capitalisée des post-humanistes. C’est plutôt le sens modeste d’une petite bifurcation, d’un embranchement pris dans une autre direction. Cette extrapolation hyperbolique des courbes de changement en accélération actuelles ne mènera pas à un monde de contrôle total, où rien de nouveau ne peut arriver.

C’est l’aspect rassurant d’un texte qui se lit pourtant comme un requiem pour l’humanité. Il ne prédit pas la mort du sexe, car le sexe est déjà plus noétique que physique:

la plupart des choses que nous appelons «sexy» sont symboliques

Plus important encore, il ne prédit pas la mort de l’amour, même si ses “circonstances” sont (ou seront) radicalement différentes de celles d’aujourd’hui. La rencontre restera toujours possible.

Omicron-Dibase sept-groupe-totter-oot S. Doradus 5314 s’interface avec [………..…] Adonis 2592 (nous ne connaissons que la partie “personnelle” de son nom), mais le langage ordinaire peut toujours nous raconter que Dora rencontre Don, si ça nous aide.

Dans un éditorial intitulé «Le jour après demain» publié dans GALAXY SCIENCE FICTION en 1965, un an seulement avant la publication de DAY MILLION, Pohl explicite ce qui constitue peut-être la leçon fondamentale de la science-fiction en général, et de cette histoire en particulier: le changement, la différence, et la relativité.

«À de rares exceptions près (Wells, Stapledon et qui?), presque tous les écrivains de science-fiction avaient, jusqu’il y a quelques années à peine, partagé un préjugé très caché – et indéfendable. Ils ont supposé que la science changeait; que le monde changeait; que tout ce que vous pouvez imaginer changeait, sauf une chose. Ils ont supposé que la race humaine ne changeait pas du tout » (Galaxy Science Fiction v24 n01octobre 1965, p6).

Nous sommes déjà un animal très symbolique, la plus grande partie de notre vie étant vécue dans les mondes virtuels du fantasme et de ses projections. Ainsi, le phénomène du changement technologique et social exponentiel peut nous amener à nous demander jusqu’à quel point avons-nous besoin de l’animal, à quel point avons-nous besoin de la «chair» pour rester reconnaissable en tant qu’humains?

La réponse donnée par Frederik Pohl dans DAY MILLION à cette question est “pas tant que ça». Son pari est que, malgré les extrapolations hyperboliques qu’on peut faire concernant des changements exponentiels de circonstances et de mœurs, nous pouvons toujours décrire valablement la rencontre de Dora et Don, leur mariage et leur ébats numériques comme les épisodes d’une vraie histoire d’amour. Un mot pour “l’amour” sera nécessaire aussi longtemps qu’on restera humain.

D’autres termes tels que “garçon” et “fille” ne survivront pas sans modification, il faudrait un peu plus d’explications pour les rendre compréhensibles, mais pas beaucoup plus que pour lire Chaucer et peut-être moins que pour comprendre BEOWULF, qui a été composé il y a plus de mille ans. DAY MILLION ne se situe qu’un peu moins de mille ans dans notre avenir.

Les “circonstances” auront énormément changé et une grande partie de notre langage sera devenue obsolète. L’expérience est mutable aussi. L’utilisation du “manipulateur de symboles” l’aura transformé en “analogues” cérébraux du type d’expériences que nous avons actuellement.

De la même manière, notre propre littérature spéculative doit créer des analogues de situations,de circonstances et d’expériences étranges, futures ou autrement étranges. Le langage familier doit être tordu, cassé, déformé et transformé pour nous permettre de décrire l’autre avec suffisamment de points normaux pour que les points anormaux, les singularités (“s” minuscule) puissent être comprises ou au moins ressenties par le lecteur d’aujourd’hui, le sept cent millième jour.

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