LA SF-OPHOBIE ET L’ODYSSÉE VERTH

RÉSUMÉ

L’Odyssée Green est le premier roman publié (1957) par L'Odyssée Verth Philip José Farmer. Il raconte les aventures d’un voyageur civilisé, Alan Green, venant de la Terre, qui échoue sur une  planète féodale où on considère les gens tombés du ciel comme des “démons” qu’il faut torturer et tuer. Green se fait passer pour un étranger venu d’une lointaine contrée nordique. Ainsi il n’est pas tué, mais seulement réduit à l’esclavage.

Le roman raconte l’évasion de Green (dont le nom est traduit par “Verth” dans le titre français) et son voyage à la recherche de deux autres astronautes et de leur vaisseau spatial, pour pouvoir quitter cette planète violente et cruelle.

Le titre contient un jeu de mots portant sur le nom du héros, Green, et sur la partie de son voyage qui se passe en parcourant une grande plaine de verdure. C’est l’odyssée de Green et aussi le voyage vert.

LA SF-OPHOBIE

Dans un monde où la science-fiction imprègne la culture populaire et où ses prédictions ont été partiellement réalisées, la SF reste mal aimée ou sous-estimée par les gardiens de la culture de haut niveau. Dans un article très intéressant, Bryan Alexander demande:

“Pourquoi tant de gens dédaignent-ils les genres de science-fiction et de fantasy?”

Je suis assez d’accord avec les hypothèses avancées et l’orientation globale de l’article de Bryan Alexander, mais je souhaite me concentrer sur un problème de perception.

PERCEPTION FORMULAÏQUE

Mon hypothèse sera que la perception de la science-fiction par la culture littéraire est à l’origine du réflexe irrationnel de dédain des literati pour la SF, dédain qui constitue une véritable phobie.

La question de la perception est cruciale. Beaucoup de critiques qui rejettent la science-fiction ne perçoivent tout simplement pas ce qu’elle contient. Une grande partie de la SF utilise un masque de surface apparemment formulaïque pour exprimer des pensées qui sont en réalité subversives par rapport aux idées et aux croyances populaires.

Prenons un exemple concret: nous avons vu que le premier roman publié par Philip José Farmer s’intitule L’ODYSSÉE VERTH ou L’ODYSSEE VERTE. Le livre se lit comme un space opera stéréotypé. Cela a surpris et déçu les lecteurs de SF, qui s’attendaient à quelque chose d’explicitement transgressive, comme ses précédentes nouvelles traitant de thèmes sexuels.

Au lieu de retrouver la surface “subversive” des précédentes nouvelles de Farmer, telles que “The Lovers”, lauréat du prix Hugo, les lecteurs ont été confrontés à un fantasme de pouvoir, partiellement humoristique et partiellement scientifique, sur une planète dure avec une culture féodale caricaturale.

LA SF ET LA BLESSURE NARCISSIQUE

L’un des plus gros problèmes de perception provient de notre narcissisme enraciné. Nous avons appris que nous ne sommes ni le centre du cosmos (Copernicus), ni le sommet de la création (Darwin), ni même le maître de notre propre psyché (Nietzsche, Freud, Jung). Mais le narcissisme revient toujours.

La science-fiction est LA littérature de la blessure narcissique, nous rappelant encore et encore que nous ne sommes pas le centre. En fait, parler du “sens de l’émerveillement” et de “l’étrangement cognitive” de SF est une manière de se référer à cette défaite, ou du moins à l’affaiblissement, de notre narcissisme.

Dans THE GREEN ODYSSEY, Alan Green, le protagoniste éponyme du roman, apprend que les humains ne sont pas originaires de la Terre mais d’une planète cruelle et idiote, isolée du reste de la galaxie, qui a transformé son ancienne supériorité scientifique et technologique en ignorance et en superstition.

LA SF CONTRE LE SCIENTISME

Beaucoup de gens voient que la science-fiction se moque souvent de la religion ou la critique (comme Richard Dawkins). Ils ne voient souvent pas, poussés à l’erreur par le nom de “science fiction”, que la SF peut aussi critiquer la science (contrairement à Dawkins) et le narcissisme de la science.

Dans THE GREEN ODYSSEY, l’architecture religieuse essentielle, les mythes, les croyances et les rituels proviennent d’une science ancienne oubliée et dégradée. Si nous éliminons la métaphore du mot “ancien”, nous pouvons y voir une critique (pour aujourd’hui) de la science en tant que religion de substitution. Les détracteurs souvent ne perçoivent pas cette critique de la science par la SF.

LA SF ET LA CULTURE CLASSIQUE

Un autre problème dans la perception de SF est que beaucoup de gens voient la science fiction comme une forme de divertissement inculte ou d’évasion. Les mêmes personnes qui sont tellement impressionnées par la culture de James Joyce et qui s’enthousiasment pour les correspondances entre ULYSSES de Joyce et L’ODYSSÉE d’Homer ne peuvent pas voir la culture incarnée dans une bonne SF.

Cette superposition consciente et délibérée du mythologique et du mondain est l’un des fondements structurels de la SF. On peut le voir codé et proclamé dans le titre du roman de Farmer, THE GREEN ODYSSEY, «Vert» fait référence au protagoniste Alan Green (et à la plaine verdoyante maintenue par les reliques automatisées de la civilisation antique).

Joyce aurait pu intituler son travail THE BLOOM ODYSSEY (titre moins accrocheur). En fait, sa tentative d’hériter des tâches de la religion et de la mythologie du passé s’inscrit dans la même esthétique que celle de la SF.

LA SF ET LE TRANSCENDANTALISME

Norman Spinrad a tracé l’esthétique cosmologique sous-jacente de la SF à son héritage et à son ancrage dans le transcendantalisme américain (Emerson, Thoreau, Whitman, Melville). Combien de détracteurs de la science-fiction voient le transcendantalisme sous (ou mieux, dans) la surface “pulp”?

Philip José Farmer n’est pas un gribouilleur illettré qui se branche inconsciemment sur quelques archétypes, les transformant en stéréotypes. Au contraire, il est assez cultivé et utilise consciemment le processus inverse consistant à rétablir les sources archétypales des stéréotypes afin de nous libérer de leur emprise.

LA SF ET LA PENSÉE DU CHANGEMENT

Un autre problème découle de la perception des classiques que partagent les amateurs de la littérature traditionnelle, les associant principalement à leur contexte social et historique, ou à des thèmes supposés «éternels» et immuables. Peut-être devraient-ils essayer de re-percevoir les classiques comme une aide à la réflexion sur l’avenir.

Cette tâche est l’une des leçons de la perception de la SF: ré-écrire les classiques pour faire ressortir le potentiel futur de leurs idées sous-jacentes. Le thème de “l’odyssée»”est omniprésent dans SF, non seulement comme cliché, mais aussi comme une ressource à extraire et à retravailler.

Philip José Farmer travaille dans la tradition de H.G.Wells et d’Olaf  Stapledon (comme Arthur C. Clarke et beaucoup d’autres), se réappropriant les classiques pour penser le changement plutôt que l’éternité. Il reconnaît l’influence non seulement d’Homère, mais également de Herman Melville, en écrivant une suite à MOBY-DICK: “Les baleines à vent d’Ismaël”.

LA SF ET LA TRANS-DISCIPLINARITÉ

Les érudits de la SF parlent du «méga-texte» de la science-fiction, un échange continu où un auteur emprunte, vole, reprend, critique, transforme, commente, remplace les idées, les inventions et les procédés d’autres écrivains de la SF. Les intellectuels traditionnels parlent d’inter-textualité. Cependant, ces deux discussions ne se rencontrent presque jamais. Cette absence de dialogue tend à valider la démarcation traditionnelle entre les deux, favorisant le narcissisme disciplinaire.

L’exemple de Philip José Farmer montre que, pour l’écrivain de la SF, le méga-texte ne se limite pas au genre de la science-fiction, mais s’étend à l’ensemble du canon littéraire (et du non canon, d’ailleurs).

Percevoir l’inter-textualité est une condition préalable pour percevoir la pertinence. La mentalité (ou l’esprit) de la science-fiction considère beaucoup plus de choses (littéraires et scientifiques) comme pertinentes tant pour le présent que pour l’avenir.

L’ESPRIT DE LA SF

En parlant de la «mentalité» de la SF, il s’agit d’une idée cruciale de la science-fiction. Il est souvent réduit au “mythe de l’homme compétent”.

Quelle que soit la notion de “compétence”, elle ne signifie pas maîtrise ou expertise dans une discipline, une spécialité ou un genre distinct. Ulysse d’Homère est l’archétype de l’homme “compétent”, car il s’appuie sur son intelligence beaucoup plus que sur la force.

Green dans THE GREEN ODYSSEY s’appuie sur son esprit, c’est-à-dire sur une attitude critique de la pensée associée à une approche pragmatique. Il tente d’enseigner à ses enfants adoptifs la même approche, qu’il applique aux relations sociales, à la religion mais aussi à la science elle-même, voire à tout.

Cette attitude critique n’est pas la même chose que l’attitude scientifique, mais elle sous-tend ce qui est vivant dans la science, son noyau spéculatif et critique poppérien. (La religion peut aussi être poppérienne, mais ça, c’est une autre discussion).

LA SF DRAMATISE SES CRITIQUES

Une autre chose que les détracteurs de la science-fiction ne voient pas, c’est qu’ils sont souvent eux-mêmes décrits dans la science-fiction. Dans THE GREEN ODYSSEY, ce sont des personnalités religieuses qui diabolisent littéralement ce qu’elles ne comprennent pas ou ce qui est différent.

Si on diabolise la science-fiction ou des thèmes de la SF tels que “l’espace” ou les aliens on ferme les portes de la perception, refusant de voir ou d’entendre ce que Franz Kafka a appelé les pouvoirs diaboliques de l’avenir qui frappent à la porte.

LA SF ET LE SUBLIME

Remarque: je suis reconnaissant à l’article de Bryan Alexander ( https://medium.com/@bryanalexander/why-do-people-still-dillddscain-science-fiction-and-fantasy-18e0942a7ab9 ) et à une précédente discussion avec lui sur le rôle du sublime dans la science fiction.

Il se peut que les détracteurs de la science-fiction soient principalement pris dans le paradigme du beau, alors que la SF et l’horreur relèvent du sublime. Bryan Alexander cite l’exemple du cosmos “sombre” de Lovecraft. Selon ma perspective les oeuvres de Lovecraft synthétisent les deux affects sublimes de l’émerveillement et de l’horreur.

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