SLOW BULLETS: mémoire et ambivalence

SLOW BULLETS, une nouvelle d’Alastair Reynolds, est un très bon texte de science-fiction “dure”, sans être tout à fait à la hauteur du style habituellement excellent de Reynolds.

Le texte ressemble plus à un résumé, soumis à un éditeur potentiel, l’esquisse d’un futur roman, divisé en plusieurs morceaux ou segments séparés. Malgré le fait que chacun des segments soit captivant et contient des idées très intéressantes, il y a de grandes lacunes dans la séquence narrative, qui doivent être comblées par le lecteur, et de nombreux segments ont des trous béants ou des contradictions flagrantes qui auraient pu être éliminées ou aplanies dans le roman final, qui n’a jamais été écrit.

C’est quand même une lecture très agréable.

Toute l’histoire est basée sur l’ambivalence et la contradiction, comme le titre l’indique. Une balle est un projectile à grande vitesse, donc le titre “slow bullets” (“balles lentes”) est une contradiction en termes, un oxymore, comme dans l’exemple classique: festina lente, hâte-toi lentement. La nature contradictoire de l’expression sert à mettre en évidence l’adjectif “lent”, et nous voyons que la “lenteur” impliquée a deux valeurs: positive – la balle est lente pour ne pas nuire aux organes vitaux; et négatif – la balle est lente pour provoquer le plus de douleur possible, pour prolonger la douleur.

En termes classiques, une “balle lente” est un pharmakon, quelque chose qui peut être soit un remède ou un poison, un médicament ou une malédiction. Cette ambivalence est codée dans le nom de l’héroïne «Scur», qui est phonétiquement un anagramme à la fois de malédiction (“curse”) et de guérisons (“cures”). Nous pouvons voir la possibilité de ces deux prononciations sous la forme complète de ce nom, “Scurelya”.

La version du livre audio en anglais devait décider d’une prononciation et a choisi “Scur” pour rimer avec “cur”, mais les deux prononciations sont possibles. Dans la deuxième hypothèse, “Scur” rimerait avec “secure” (“sécurisé”) ou avec “cure” (“guérir”).

Le pharmakon en tant qu’indétermination entre deux valeurs opposées, ou ambivalence médicament/poison, remonte au moins aux dialogues de Platon. Dans son PHÈDRE, l’écriture est présentée comme un pharmakon. Soi-disante aide à la mémoire, l’écriture comme mémoire extériorisée ou artificielle pourrait affaiblir ou détruire nos souvenirs personnels.

Ce thème est à l’œuvre dans le concept du “bullet” (à la fois balle et puce) et ses fonctions réelles et potentielles, et quelles informations elle peut utilement contenir. La balle sert normalement à enregistrer et à garder les détails personnels des soldats, mais va être ré-instrumentalisée pour garder intact le savoir collectif, puisque l’ordinateur du vaisseau est en train de perdre sa mémoire.

Une deuxième ambivalence dans PHÈDRE et aussi dans SLOW BULLETS serait la réponse à la question qui est sage? Les sophistes qui écrivent leurs discours, s’appuyant sur la mémoire artificielle de l’écriture, ou Socrate qui n’écrit pas, mais s’appuie sur la mémoire vivante de l’âme active? Les deux figures ont beaucoup en commun, mais l’une est un poison ou une malédiction (cf. le discours de Lysias, le sophiste, qui figure dans PHÈDRE) et l’autre est un remède ou un médicament (Socrate, le philosophe).

On retrouve ce thème dans l’opposition et l’identification entre l’héroïne Scur et le vilain Orvin. Scur est-elle aussi mauvaise qu’Orvin, comme le prétend Orvin lui-même? Scur peut-elle apporter quelque chose de bien à Orvin, malgré lui? Est-elle poison ou remède?

La mémoire et son ambivalence sont au cœur de cette histoire: la mémoire est-elle une bénédiction ou une malédiction? Quels sont les meilleurs souvenirs, les souvenirs personnels ou ceux de la culture collective? Les souvenirs personnels nous ancrent, nous concentrent et nous centrent. Mais ils nous donnent aussi la division, la répétition du passé, une appette de vengeance.

La mémoire culturelle nous donne la poésie, la science et l’humanité, mais aussi les armes et les conflits sectaires. Effacer les informations personnelles sur votre balle signifie passer de la mémoire comme preuve littérale de son identité, à la mémoire comme relation personnelle avec le passé et relation créative avec notre individualité. Mettre l’information culturelle sur la balle signifie passer de l’auto-authentification nostalgique narcissique à une construction collective tournée vers l’avenir.

Un autre thème de la nouvelle est le danger venant du littéralisme. L’Écriture Sainte de cette civilisation future, appelée simplement «Le Livre», existe en deux versions, très similaires mais avec des différences cruciales. En voyant le livre à travers les yeux de l’héroïne Scur qui a été élevée dans une famille religieuse, mais qui n’est pas elle-même croyante, nous pouvons voir à quel point il est source de division s’il est pris à la lettre, mais consolateur et porteur de sagesse si l’on s’en approche sans croyance littérale, plus poétiquement.

Le thème du pharmakon (malédiction ou guérison, poison ou remède) peut être vu très clairement chez l’auto-chirurgien du navire, qui pourrait vous guérir ou vous massacrer. Dès le début de la nouvelle, nous avons le recueil de poèmes de la poète Giresun, avec le poème intitulé «Morning Flowers» (“Fleurs du Matin”). Scur nous dit que ce poème parle de la mort et de la mémoire, de la perte d’un être aimé, et de la vie. Cela met en place dès le départ les thématiques de l’histoire.

Un autre terme ambivalent est «caprice», un changement d’humeur ou de ligne d’action déraisonnable ou inexplicable, en violation des règles de comportement acceptées. Le vaisseau sur lequel se déroule presque toute l’action s’appelle «Le Caprice». Un caprice peut être une velléité, une envie frivole, souvent égoïste, ou relever d’ une impulsion plus profonde.

Lorsque Scur demande à Orvin pourquoi il la torture malgré le cessez-le-feu, il rit et lui demande “Pourquoi pas?” C’est un caprice négatif, avec l’intention de tuer. Lorsque Scur à la fin épargne Orvin et lui donne une seconde chance, ce fut une décision inattendue, un caprice positif.

Prad, un autre membre de l’équipe du Caprice, s’exclame: “Je ne pensais pas que Scur ferait la chose évidente”.

Le résultat est incertain et Scur a violé les souhaits de la “Trinity” règnante, mais Prad conclut que malgré cette incertitude et malgré l’illégalité de l’action, le caprice de Scur était un geste positif:

“Il était bon de ne pas tuer cet homme, et c’est bien que nous lui ayons donné l’occasion de faire du bien lui-même”.

Voir aussi: https://lepauledorion.com/2020/01/18/slow-bullets-alastair-reynolds/

One thought on “SLOW BULLETS: mémoire et ambivalence

  1. Pingback: Slow Bullets – Alastair Reynolds – L'épaule d'Orion – blog de SF

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