LE MOINEAU DE DIEU: le classique comme stéréotype et comme traumatype

MOINEAU DE DIEU (1996) par Mary Doria Russell est un de ces romans de science fiction qui figurent régulièrement parmi les “grands classiques” qui alimentent les listes des 100 meilleurs livres de science fiction, ou d’autres classifications du même type, dont le statut réel est obscur, mais qui nous fournissent des suggestions de lecture utile, des recommandations plutôt que des sommations à lire.

Néanmoins, ces suggestions se muent parfois en injonctions, sans que le lecteur-prescripteur se voie lui-ou-elle-même comme conditionné par un contexte social, culturel, ou historique. Beaucoup de facteurs peuvent influencer notre goût et nos jugements sans qu’on en soit très conscient.

Par exemple, est-ce que la religion monothéiste a conditionné sa sensibilité passé ou présent? pendant combien de temps? à quel degré d’intensité ou niveau de profondeur? Je ne parle pas forcément de foi ou de croyance mais de grilles de sensibilité ou de décodage.

(DUNE de Frank Herbert parle très explicitement de ces grilles: “L’être humain a besoin d’une grille pour observer l’univers… Une conscience sélectivement ajustée, telle est cette grille“. Tout le roman est tissé d’une analyse des effets de ces grilles (religieuses, politiques, écologiques, etc. sur leurs suppôts individuels et collectifs).

Je viens de lire une chronique sur le blog LE SYNDROME QUICKSON concernant une tentative par Laird Fumble de lire LE MOINEAU DE DIEU qui s’est soldé par un “abandon”.

Je peux témoigner que mon expérience de lecture d’une grande partie du roman correspond à celle de Laird Fumble. C’était lent, pénible, j’avais parfois envie de gifler le protagoniste, tout en comprenant que c’est un roman où le pathos domine la noèse (pour parler pompeux).

Sûrement, je pensais, il y a mieux pour parler du problème du mal et du deus absconditus. Par exemple “L’étoile” par d’Arthur C. Clarke est bien plus court, plus efficace, plus généreux dans son pathos, que LE MOINEAU DE DIEU.

Il m’a fallu plusieurs tentatives pour franchir le blocage généré par l’excès de pathos et par le suspense hétérochronique (bien décrit dans la chronique de Laird Fumble. Mais chaque fois que je relisais les mêmes passages, souvent après une intervalle de plusieurs mois, je trouvais les personnages plus sympathiques.

Enfin j’ai persisté dans ma lecture et j’ai été comblé. Néanmoins ce qui reste dans mon esprit (sauf en ce moment où les propos de @Laird_Fumble ont réactivé mes souvenirs du procès) se réduit à une poignée d’images plus grandes que la vie – et une poignée c’est déjà beaucoup.

Je dirais pour conclure que par-delà la thématique religieuse, LE MOINEAU DE DIEU est un livre de SF où le sense of wonder (un peu béat au début) est disjoint de l’aliénation cognitive (traumatisant pour le protagoniste et porteur de pathos pour le lecteur).

Je ne peux recommander la lecture du roman ni aux autres ni à moi-même (le moi d’aujourd’hui), mais je crois que c’est un livre génial et émouvant. Son impact sur le lecteur n’est pas purement personnel mais il n’est pas pour autant universalisable.

Ce statut entre l’individuel et l’universel est un trait partagé par beaucoup des classiques de la science fiction, par exemple STARSHIP TROOPERS, qui continue de figurer dans ces listes des meilleurs livres de science fiction. Un classique avant d’entrer dans le canon doit déranger (“estranger”) et l’estrangement cognitif va de pair avec l’estrangement affectif. De tels dérangements ne sont pas la preuve que le livre est”bon”, mais ils sont le signe qu’il est un bon candidat.

Merci à Laird Fumble pour avoir relancé la discussion du roman sans se conformer à l’éloge stéréotypé qui l’accompagne habituellement.

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