THE LIGHT BRIGADE (Kameron Hurley): SF et image-temps

THE LIGHT BRIGADE par Kameron Hurley est un livre passionnant, et je ne pouvais pas m’en arracher.

L’histoire de base d’une guerre entre la Terre sous l’emprise des corporations totalitaires et son ancienne colonie (maintenant affrachie) sur Mars  est bien menée et intéressante en soi, malgré la ligne narrative stéréotypée où le personnage principal, Dietz, passe de l’état de “rookie” à celui de héros.

Les allusions multiples aux grands romans de SF militaire (STARSHIP TROOPERS, THE FOREVER WAR, OLD MAN’S WAR, SLAUGHTERHOUSE-FIVE) ajoutent une profondeur et une densité thématique à la narration, et on comprend ainsi qu’on est plongé dans une nouvelle contribution à une grande conversation intertextuelle. Cette conversation se tisse aussi avec des romans contemporains, par exemple avec ANCILLARY JUSTICE (Ann Leckie) et NINEFOX GAMBIT (Yoon Ha Lee).

Je trouve que la question, ou plutôt la non-question, du genre est traitée de façon plus satisfaisante dans THE LIGHT BRIGADE, un peu comme la question de la couleur de la peau dans STARSHIP TROOPERS. On n’apprend le genre du personnage principal, notre narrateur, que tard dans le livre. Cette indifférence au genre n’est plus au premier plan, comme c’est le cas dans ANCILLARY JUSTICE, mais reste à l’arrière plan, comme donnée banale de la situation, pas un gadget. Aux yeux des corporations nous sommes tous des pions, aux yeux de Dietz le genre est d’importance sécondaire.

Mon sentiment en lisant le roman c’était qu’il accomplissait la transposition d’un roman canonique de la SF militaire dans un contexte politique, épistémologique, et ontologique plus contemporain. La narration est brouillée au niveau chronologique, non pas de façon arbitraire ou comme technique littéraire, mais à l’image de l’expérience du “décollage du temps” du personnage principal, créant ainsi une perception kaléidoscopique du monde, de la guerre, et des autres personnages.

Ces procédés (brouillage chronologique, décollage temporel, perception kaléidoscopique) se conjuguent bien avec la nécessite pour les habitants de la terre (répartis en citoyens, résidents, et “goules”) de maintenir une conscience critique, voire paranoïaque, dans un monde où règne la censure et les fake news. Cette incertitude et cette fragmentation au niveau de la perception et de l’information affectent la caractérisation des personnages. Le narrateur réduit à une dépiction pointilliste doit construire son image des personnes à travers des bribes d’information et de perception, tout comme le lecteur.

Malgré toute cette dispersion, le lecteur réussit à construire une image synthétique des caractères principaux, comme Munoz, Andria, Tanaka, Jones, Norberg. Donc, même si les personnages restent à l’état d’ébauches fragmentaires (justifié par le décollage du temps du narrateur ), on voit surtout des soldats ordinaires. Hurley évite le problème structurel de NINEFOX GAMBIT dont le message démocratique est en contradiction avec sa fixation narrative sur les élites.

Le lien avec NINEFOX GAMBIT se voit dans la lutte pour le contrôle du calendrier (les soldats sont maintenus dans l’ignorance totale du jour, de la date, et même de l’année) par le pouvoir en place, pour arriver à maîtriser les effets “exotiques” de leur technologie de téléportation et en tirer avantage dans la conduite de la guerre. De ce point de vue, on dépasse le niveau épistémologique d’incertitude subjective pour aller vers un éventuel niveau ontologique de construction du réel.

C’est la fin du roman qui m’a déçu. Cette notion de la réalité (partiellement) construite, justifiée par une allusion rapide à la physique quantique, devient vite indistinguable de la magie. Elle permet l’émergence d’un deus ex machina pour contrer le pouvoir absolu et inexorable des corporations. Ici, le message démocratique est contredit par le recours à un pouvoir quasi-divin.

Donc les défauts que certains ont attribués au roman (caractérisation insuffisante, récit confus, longueurs, explications trop tardives) me semblent des traits exigés par la nature de l’univers narratif, par la situation du narrateur-protagoniste, et par l’image du temps sous-jacente au récit.

Pour aller plus loin: https://lecultedapophis.com/2019/03/21/the-light-brigade-kameron-hurley/

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